La réaction des personnes bègues face à l’image que leur renvoie une blague, une imitation une publicité avec un bègue, est toujours très mal vécue par ceux qui souffrent de ce handicap. Généralement, ces mises en scène sont faites par des personnes non bègues qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, car les bègues ont une chasse gardée : celle de la répétition des syllabes.
Que personne ne vienne chasser sur nos terres.
J’en veux pour preuve l’émotion qu’a provoquée au cours d'une discussion animée l’évocation de la publicité de Chronopost qui met en scène une personne bègue.
C’est l’histoire d’un paquet qui doit impérativement arriver à destination avant une certaine heure. Une succession de personnages invectivent le coursier de la phrase « Il faut que ça arrive avant telle heure, SINON… » (sous entendus, tu risques gros). La chaîne des invectiveurs passe par un bègue qui n’arrive pas à prononcer la totalité de la phrase.
Là, il faut faire une pause et analyser le spot. Pour mettre en scène une personne dont la caractéristique est de bégayer, il faut la faire parler. Car mettre en scène une personne qui ne parle pas c’est mettre en scène une personne quelconque. Si la personne mise en scène ne parle pas, il est impossible au téléspectateur d’identifier un bègue, puisqu’il ne parle pas, alors que la principale caractéristique d’un bègue, immédiatement identifiable, se manifeste quand il ouvre la bouche. Bref, faites parler un bègue et on saura qu’il est bègue. Faites-le taire et il redevient une personne normale.
Bien, nous sommes donc d’accord sur la nécessité de lui faire ouvrir la bouche afin qu’il prononce une phrase, et pas n’importe qu’elle phrase. Je vous rappelle que nous ne disposons que de 20 secondes pour faire parler une idée dans un spot publicitaire dans lequel participe un bègue. Il va falloir être bref. La phrase sera donc courte, car il risque d’y avoir des redites.
Justement, la phrase que prononce le bègue est la même que celle que prononcent les autres personnes du spot et je trouve que le bègue s’en sort très bien, car même sans avoir été jusqu’au bout de son texte le téléspectateur a parfaitement compris que le livreur de chez Chronopost avait intérêt à filer doux s’il ne voulait pas avoir de problème pour sa santé. Le bègue est au même niveau que les autres personnages, car tous se font comprendre de façon identique.
Peut-être un bémol à mon enthousiasme, car le bègue est accompagné d’un âne, animal qui, comme chacun sait, ne brille pas par la qualité de son élocution.
Le bégaiement est un sujet que l’on ne peut évoquer de façon anodine, tant le malaise provoqué est important. Une imitation sous-entend la moquerie toujours déplacée. C’est ce que nous ressentons nous autres les bègues.
Bien sûr, je suis de ceux-là, et l’évocation du bégaiement par quelqu’un d’autre qu’un bègue fait souffrir mon ego. Même l’imitation courtoise provoque ce malaise. En fait, toute allusion à ce handicap me renvoie vers ma propre souffrance.
Voilà la vérité, je n’ose pas me regarder dans un miroir de peur de me salir de ma propre honte. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises représentations d’un bègue bégayant. Il n’y a que l’image que l’on ressent à travers sa souffrance :
— Cela fait rire, mais cela vaut mieux que de faire pleurer.
— Cela nuit à l’image du bègue, mais cela vaut mieux que de l’ignorer.
— cela nous dévalorise, mais qui peut prétendre donner une autre image que celle qu’il cultive lui même ?
Les autres nous renvoient l’exacte vérité de ce que nous sommes, mais nous ne le supportons pas, car cela est dur de se voir tel que l’on est.
Il est douloureux pour nous de recevoir avec l'énergie cathodique notre propre image sur des ondes pas très cool, alors même que nous souhaitons nous cacher au monde. Cette ouverture, cette brèche dans notre souffrance offerte à l’heure de grande écoute aux millions de téléspectateurs est une blessure à notre intimité, difficile à accepter.
Pourtant si nous voulons sortir de notre isolement il faut bien que nous parlions, ou que des acteurs le fassent pour nous. Notre cœur n’est pas offert en pâture à la dérision, simplement nous ouvrons notre image à la communication, celle-là même qui nous fait tant défaut.
Prendre le risque de faire rire ou d’être incompris est la première étape d’un dialogue. À nous de le poursuivre pour témoigner de notre existence et faire qu'autrui rit de notre image sans écorcher notre âme.
Yan-Eric de Frayssinet
