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Je dédie ce livre aux mal parlants,
Aux silencieux du langage,
Aux souffrants du muet,
A la différence.
CHAPITRE I
La porte claque sèchement sur son chambranle. Le plancher de la chambre grince sous mes pas. Plongeon sur le lit, regard hébété vers le plafond. Un voile sombre devant les yeux, l’horizon devient glauque.
« En finir maintenant ! »
Je suis allongé, les yeux ouverts, prisonnier du drap froissé qui me couvre le buste. Je ne pense pas, je ne bouge plus. Après un long moment, je me lève en jetant l’étoffe contre le mur et me dirige vers la grande armoire. J’ouvre les deux battants et tends ma main vers une boîte à chaussures. Je soulève le couvercle et j’en retire un revolver. Je le tourne dans ma paume, l’examine en détail, en explore chaque courbe. Je fais pivoter le barillet sur son axe, le sort de son logement, l’approche de mon œil, le fais tourner lentement, regarde défiler chacune des balles puis d’un coup sec le remets en place et arme le chien.
Mes journées sont calmes, elles se ressemblent toutes. Je ris, participe à la vie de famille, donne du sourire à mes proches et fais des projets pour mes études. Le soir venu, je m’abandonne à mes songes. Si seul.
La nuit, je ne dors pas, je construis des jours heureux, ceux que je ne vivrai jamais. J’imagine des dialogues infinis où je suis libre de parler. Dans mes rêves, je suis un haut- parleur.
Je ne ressens pas la moindre émotion à l’idée de me donner la mort. Jamais je ne me suis senti si proche de la délivrance. Je renonce à ce monde qui ne veut pas de moi et aux autres dont je ne veux plus. Renoncer au silence sera sans importance.
Telle est mon existence, si frêle, qu’elle vacille dans le vent. Amandine, ma jolie voisine m’a dit « Mon pauvre Julien, tu es gentil, mais je n’ai pas envie de sortir avec toi ». Elle me refuse les portes de son cœur et ajoute en excuse « Je veux bien t’avoir comme ami, mais pas plus, tu comprends ? ». Oui j’ai bien compris, je suis trop différent des autres, incapable d’ouvrir la bouche pour parler correctement. Vu de l’extérieur je suis laid et bien pire, de l’intérieur aussi.
A quoi sert de vivre si le regard des autres me liquéfie le cerveau, si je vois une arme dans chaque main tendue. En finir maintenant, laver l’affront dans le sang, mourir. L’existence ne m’a apporté que désillusions, souffrances, moqueries. Je me sens inadapté, sale, incompris, en trop sur cette planète, prêt à disparaître pour ne plus subir d’humiliations. Amandine sera ma dernière épreuve. Je garde en moi l’image de ses grands yeux rieurs, qui auraient pu me dire Oui, si j’avais su lui parler d’amour.
Le barillet s’arrête de tourner, une balle se fige devant le canon, le doigt presse la détente, le chien claque, la poudre rugit.