motionbgaiement_img1.gif Émotion bégaiement
Ne pas oublier d'ouvrir sa bouche...
pour parler.
Ne pas oublier d'écrire....
ce que l'on n'a pas réussit à dire.
motionbgaiement_img2.gif Le prisonnier des mots
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La liberté n’existe que dans nos rêves.
Comme tout le monde, nous sommes prisonniers de notre corps, mais si ce corps permet aux autres l’expression des sentiments, le nôtre se refuse à nous faire paraître.
Un mot écorché nous abîme dans la désolation.
Quand les mots sont trop énormes pour sortir d’entre nos lèvres, quand le verbe trop retenu se trouve mal accordé, quand la phrase est plus éprouvante qu’une épreuve olympique, alors la prison des mots s’installe.
Petit à petit, le geôlier monte les murs puis scelle les barreaux. La lumière qui traversait l’endroit s’amenuise à l’envers. Les traces de vies disparaissent pour n’être qu’un souvenir, car la bouche souffre de ses maux.
La vie sans expression, la parole sans mots, sont comme des continents sans terre, des mers sans eaux. Vivre sur soi- même, ne plus chercher à conquérir de peur d’avoir mal aux mots.
L’épreuve qui blesse est celle de la solitude contrainte.
À trop croire que les mots peuvent tuer, à trop vouloir les enfermer pour qu’ils ne nuisent plus, la prison des mots se referme sur l’être entier.
La bouche se meure de ne plus s’exprimer, le corps se tord de ne plus bouger, les gens se gaussent de le voir si mal habile.
L’être entier est touché.
La balle vient de traverser la poitrine, emporte le palais, déchire l’abdomen et explose la tête. Les oreilles font écho au bruit et s’affolent de la rafale.
Un pétard de rire accompagne l’hallali.
Je ne comprends plus ce qui se passe. Je ferme la porte, la lumière disparaît et pour ne plus subir l’épreuve, je scelle une brique de plus sur la prison des mots.
Cependant, un espace demeure.
Le guichet des visites reste ouvert pour un sourire, un regard au prisonnier des mots.
Yan-Eric de Frayssinet
motionbgaiement_img3.gif Bégaiement, bis répétita
Il ne fait pas bon être bègue sur nos antennes télévisuelles. Les émissions contraintes par l’audimat en sont les meilleurs exemples. Il faut du sensationnel, de l’extraordinaire, du show qui décoiffe, sous peine de n’intéresser personne. Les reportages qui privilégient l’extrême et négligent le rationnel nous en apportent la preuve.
Il me souvient d’une émission il y a quelques années sur la méthode Impocco (méthode de lutte contre le bégaiement, qui impose à la personne bègue des contractions musculaires intempestives des bras afin de rythmer le flot de parole.) À cette époque, je ne connaissais pas l’Association Parole Bégaiement (http://www.parolbeg.info) il me semblait raisonnable d’accepter la contraction du corps et la rythmique imposée, comme moyens de guérison du bégaiement.
C’était il y a longtemps.
Aujourd’hui je me réveille à nouveau, incrédule face à un autre reportage qui fait la part belle au sensationnel.
J’ai visionné ce cauchemar.
J’étais revenu au Moyen Age de ma première vie, lorsque l’inquisiteur « bégaiement » me soumettait à la question, en forçant ma gorge et mon corps à la contrainte d’une expression brutale. Il en était de même, dans ce nouveau reportage qui fabriquait du sensationnel sur la souffrance des bègues, en se faisant l’interprète d’une méthode assassine qui oblige la personne bègue à partir, en armes, à la conquête d’une expression fuyante, les contraignant à la rage et à la détermination d’un soldat en campagne.
J’ai revu ces bégayages miraculeusement chassés des gorges écorchées, et j’ai de nouveau ressenti le poids du manteau carcéral se refermer sur les pauvres victimes, les obligeant à contraindre leur bégaiement dans le carcan psychotique d’un gourou médiatique.
Alors aujourd’hui j’en ai marre.
— Marre d’expliquer aux gogos ignorants que la rédemption d’un bègue ne s’obtient pas par la force.
— Marre de voir de jeunes gens qui en chaussant les brodequins d’un autre, s’excluent sans retour de leur propre expression.
— Marre d’en avoir marre.
Alors vous lirez dans les textes qui suivent, l’expression rageuse d’une pensée pronpt a dégainer le verbe pour crier haut et fort que la facilité d’un discours simpliste ne l’emportera plus sur la raison d’espérer.
Y-E de Frayssinet
motionbgaiement_img4.gif Être bègue
Les inconvénients de ne pouvoir parler sont notoires, mais il convient pour être juste d'en signaler quelques avantages.
3 raisons de dire OUI,
  • Les personnes bègues ont de l’humour, ils pratiquent le comique de répétition.
  • Les personnes bègues ont toujours raison, le silence est l’expression des sages.
  • On peut toujours compter sur un bègue, il ne sait pas dire non.
3 raisons (et parfois plus) de dire NON,
  • Les personnes bègues vivent longtemps célibataires, car ils n’osent pas parler d’amour.
  • Les bègues ralentissent les réunions professionnelles, quand on leur laisse le temps de s’exprimer.
  • Les bègues sont radins; ils sont tellement attachés à leurs phrases, qu’ils refusent de les dépenser en public.
  • Les bègues sont des terroristes; ils retiennent sans condition les mots dans leur palais et les exécutent ensuite sans ménagement.
Yan-Eric de Frayssinet
motionbgaiement_img5.gif De l'image des bègues à la télévision
Télévision, mon amour, tu n'es pas la seule à chahuter l'humour bègue.
La réaction des personnes bègues face à l’image que leur renvoie une blague, une imitation une publicité avec un bègue, est toujours très mal vécue par ceux qui souffrent de ce handicap. Généralement, ces mises en scène sont faites par des personnes non bègues qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, car les bègues ont une chasse gardée : celle de la répétition des syllabes.
Que personne ne vienne chasser sur nos terres.
J’en veux pour preuve l’émotion qu’a provoquée au cours d'une discussion animée  l’évocation  de la publicité de Chronopost qui met en scène une personne bègue.
C’est l’histoire d’un paquet qui doit impérativement arriver à destination avant une certaine heure. Une succession de personnages invectivent le coursier de la phrase «faut que ça arrive avant telle heure, SINON… » (sous entendus, tu risques gros). La chaîne des invectiveurs passe par un bègue qui n’arrive pas à prononcer la totalité de la phrase.
Là il faut faire une pause et analyser le spot.  Pour mettre en scène une personne dont la caractéristique est de bégayer, il faut la faire parler. Car mettre en scène une personne qui ne parle pas c’est mettre en scène une personne quelconque. Si la personne mise en scène ne parle pas, il est impossible au téléspectateur d’identifier un bègue, puisqu’il ne parle pas, alors que la principale caractéristique d’un bègue immédiatement identifiable se manifeste quand il ouvre la bouche. Bref, faites parler un bègue et on saura qu’il est bègue. Faites-le taire et il redevient une personne normale.
Bien nous sommes donc d’accord sur la nécessité de lui faire ouvrir la bouche afin qu’il prononce une phrase, et pas n’importe qu’elle phrase. Je vous rappelle que nous ne disposons que de 20 secondes pour faire parler une idée dans un spot publicitaire dans lequel participe un bègue. Il va falloir être bref. La phrase sera donc courte, car il risque d’y avoir des redites.
Justement, la phrase que prononce le bègue est la même que celle que prononcent les autres personnes du spot et je trouve que le bègue s’en sort très bien, car même sans avoir été jusqu’au bout de son texte le téléspectateur a parfaitement compris que le livreur de chez Chronopost avait intérêt à filer doux s’il ne voulait pas avoir de problème pour sa santé. Le bègue est au même niveau que les autres personnages, car tous se font comprendre de façon identique.
Peut-être un bémol à mon enthousiasme, car le bègue est accompagné d’un âne, animal qui, comme chacun sait, ne brille pas par la qualité de son élocution.
Le bégaiement est un sujet que l’on ne peut évoquer de façon anodine, tant le malaise provoqué est important. Une imitation sous entend la moquerie toujours déplacée. C’est ce que nous ressentons nous autres les bègues.
Bien sûr je suis de ceux-là, et l’évocation du bégaiement par quelqu’un d’autre qu’un bègue fait souffrir mon ego. Même l’imitation courtoise provoque ce malaise. En fait, toute allusion à ce handicap me renvoie vers ma propre souffrance.
Là voilà la vérité, je n’ose pas me regarder dans un miroir de peur de me salir de ma propre honte. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises représentations d’un bègue bégayant. Il n’y a que l’image que l’on ressent à travers sa souffrance :
— cela fait rire, mais cela vaut mieux que de faire pleurer.
— cela nuit à l’image du bègue, mais cela vaut mieux que de l’ignorer.
— cela nous dévalorise, mais qui peut prétendre donner une autre image que celle qu’il cultive lui même ?
Les autres nous renvoient l’exacte vérité de ce que nous sommes, mais nous ne le supportons pas, car cela est dur de se voir tel que l’on est.
Il est douloureux pour nous de recevoir avec l'énergie cathodique notre propre image sur des ondes pas très cool, alors même que nous souhaitons nous cacher au monde. Cette ouverture, cette brèche dans notre souffrance offerte à l’heure de grande écoute aux millions de téléspectateurs est une blessure à notre intimité, difficile à accepter.
Pourtant si nous voulons sortir de notre isolement il faut bien que nous parlions, ou que des acteurs le fassent pour nous. Notre cœur n’est pas offert en pâture à la dérision, simplement nous ouvrons notre image à la communication celle-là même qui nous fait tant défaut.
Prendre le risque de faire rire ou d’être incompris est la première étape d’un dialogue. A nous de le poursuivre pour témoigner de notre existence et faire qu'autrui rit de notre image sans écorcher notre âme.
Yan-Eric de Frayssinet
motionbgaiement_img6.gif Y'en a qui disent
Le bègue a perdu la raison.
Il ne sait plus se qu'il écrit et entend des voix qui le mal conseillent.
Y’ en a qui disent qu’il y a un légume dans mon cerveau,
Faut pas écouter ce que dit le chef cuistot.
Y’ en a qui disent qu’il n’y a plus de sang dans mon corps,
Faut pas croire ce que dit le vampire.
Y’ en a qui disent qu’il y a du mou dans ma poitrine
Faut pas nourrir le chat qui miaule.
Y’ en a qui disent que j’ai pas de chaussures aux pieds,
Ce n’est pas de ma faute si j’ai perdu mes gants.
Y’ en a qui disent que dans ma bouche y’a du hachis de mots,
Et d’autres qui disent que je ne sais pas parler,
Ceux-là font souffrir mon cœur,
Casser mes pieds,
Fuir le chat,
Saigner le vampire,
Vomir le chef cuistot.
Et moi je dis :
« c’est celui qui dit qui y’ est »
Yan-Eric de Frayssinet
motionbgaiement_img7.gif Urgence orthophonique
Le choc des mots,
le pouvoir de dire,
la raison d'un drame.
— Trouvée en état de choc, taille moyenne, du genre féminin et d’expression Française. Pression temporelle maximum, gamma volubile à -110, dysphasie de la tension émotionnelle, hémorragie linguistique abondante, réponse aléatoire au test de redondance verbale. Syndrome du désordre de répétition. Tension à 0.
— Amenez-la au bloc, il faut tenter l’opération d’urgence. Donnez-moi la trousse pour traumatisée orale et augmentez le volume de fluence. Vite, nous sommes en train de la perdre
— Comment est-ce arrivé ?
— C’est un excès de vitesse de la glotte. La patiente a dérapé sur un mouvement syllabique incontrôlé qui a projeté le véhicule respiratoire contre le mur du son. Le choc a été très rude et le corps verbal s’est disloqué en sortie de chicane buccale. Elle a perdu l’équilibre au bord des lèvres et a chuté dans le mépris social.
— Passez-lui une sonde grammaticale entre les deux voyelles et commentez- moi sa réponse au tiret sécant.
— Quel est son nom ?
— C’est un nom commun.
— Comment s’écrit-il ?
— Impossible de savoir je ne retrouve pas les lettres dans le bon ordre, elles sont brisées et mélangées.
— Faites votre possible il faut remplir le formulaire.
— «… ». Vous m’entendez ? Faites un effort épelez-vous !
— Pas de réaction, elle ne répond pas,
— Y a-t-il des traces de violences ?
— Oui ils s’y sont mis à plusieurs, je pense que c’est une tournante.
— Vous voulez dire un viol répété ? C’est horrible !
— Non pas exactement, je pense à une séance de présentation au cours d’une réunion, vous savez le genre « Je m’appelle machin, je viens de truc et je vais ailleurs ». Je crois qu’ils ont voulu lui extraire des renseignements trop personnels et elle s’est plantée.
— Ha ! Quelque chose qui cloche dans son état d’expression.
— Oui c’est à peu près cela. Un choc émotionnel violent qui a entraîné une perte de contrôle labial sous la pression d’autrui.
— C’est dur.
— Oui ça a l’air.
— Vite nous sommes en train de la perdre. Elle fibrille, passez-moi les électrodes, charge à 200, dégagez on la choque.
— Rien !
— Charge à 300, attention... choc.
— Toujours rien ! courbe à zéro.
— Faites un massage glottique et mettez-lui le masque.
— Apportez-moi un culot lexical et une sonde de transfert syntaxique.
— Trop tard, elle a chu.
— Pauvre tendron, si jeune, prête à l’envol et sitôt fracturé.
— Heure du décès : 10H15.
— Qui annonce la mort au narrateur ?
— J’y vais.
— Dites-lui de faire plus attention, c’est la troisième phrase qu’il nous met sur le carreau en moins d’une heure.
Yan-Eric de Frayssinet
motionbgaiement_img8.gif Double handicap
La mort de l'âme pire que la déchirure du corps ?
Afin de témoigner de la détresse que procure le bégaiement, je publie un échange de E- mails entre le Docteur Moussa Dao et moi-même au sujet du double handicap.
Courriel du  15 juin.
Je viens de recevoir votre texte. Votre témoignage me fait penser à quelqu'un que j’ai connu dans une séance contre le bégaiement. Il était en fauteuil roulant. Il bougeait avec difficulté sur ses cannes lorsqu'il arrivait à se lever. Je lui ai posé la question suivante, devant mes camarades effarés par mon audace : « Lequel de vos deux handicaps vivez-vous le plus mal » ? Inconsciemment, nous nous attendions à ce qu'il nous dise que c'était le fait de ne pouvoir marcher qui le perturbait le plus. Et bien, tout comme, vous il nous fit la même réponse. La douleur que procure le déni du bégaiement est supérieure à la douleur physique.
Nous l'avons compris.
Y-E de Frayssinet
Réponse du 17 juin.
Merci pour votre commentaire. Je suis ravi que mon texte vous ait plus.  Je fus abasourdi par votre récit concernant la personne infirme. Je pensais très souvent que j’étais peut-être dans le monde la seule personne à la fois bègue et infirme. Comme s'il avait été écrit quelque part que deux handicaps ne pouvaient pas cohabiter. Juste après ma thèse, j'échouai à un concours de recrutement dans une société pharmaceutique. Durant l'épreuve écrite, j'eus l'une des meilleures notes, et après la phase orale, à ma grande surprise on me déclara que j'avais échoué.  Plus tard un de mes camarades qui est en fonction dans cette entreprise me raconta que du fait que je sois à la fois bègue et infirme fut la cause de mon échec.
Dr Moussa Dao
motionbgaiement_img9.gif L'affaire "Giromon"
Le giromon est le nom local (Guadeloupe) de la citrouille.
Traduction du proverbe créole : « le couteau sait ce qu'il y a au coeur du giromon.»
Ce proverbe signifie que l'on peut porter en soi des émotions imperceptibles par les autres.
J'ai trouvé que ce proverbe correspondait bien à la souffrance intérieure des personnes bègues.
Souffrance dont il est si difficile de parler.
Le dessin a été gracieusement réalisé par Norman Letourneur.
Suzy Romney
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