
|
|
Ne pas oublier d'ouvrir
sa bouche...
pour
parler.
Ne pas oublier
d'écrire....
ce que l'on n'a pas réussit à
dire.
|
|
|
|
|
La
liberté n’existe que dans nos
rêves.
Comme tout le monde, nous sommes prisonniers de
notre corps, mais si ce corps permet aux autres l’expression
des sentiments, le nôtre se refuse à nous faire
paraître.
Un
mot écorché nous abîme dans la
désolation.
Quand les mots sont trop énormes pour sortir
d’entre nos lèvres, quand le verbe trop retenu se trouve
mal accordé, quand la phrase est plus éprouvante
qu’une épreuve olympique, alors la prison des mots
s’installe.
Petit à petit, le geôlier monte les murs
puis scelle les barreaux. La lumière qui traversait
l’endroit s’amenuise à l’envers. Les traces
de vies disparaissent pour n’être qu’un souvenir,
car la bouche souffre de ses maux.
La
vie sans expression, la parole sans mots, sont comme des continents
sans terre, des mers sans eaux. Vivre sur soi- même, ne plus
chercher à conquérir de peur d’avoir mal aux
mots.
L’épreuve qui blesse est celle de la
solitude contrainte.
À trop croire que les mots peuvent tuer,
à trop vouloir les enfermer pour qu’ils ne nuisent plus,
la prison des mots se referme sur l’être
entier.
La
bouche se meure de ne plus s’exprimer, le corps se tord de ne
plus bouger, les gens se gaussent de le voir si mal
habile.
L’être entier est
touché.
La
balle vient de traverser la poitrine, emporte le palais,
déchire l’abdomen et explose la tête. Les oreilles
font écho au bruit et s’affolent de la
rafale.
Un
pétard de rire accompagne l’hallali.
Je
ne comprends plus ce qui se passe. Je ferme la porte, la
lumière disparaît et pour ne plus subir
l’épreuve, je scelle une brique de plus sur la prison
des mots.
Cependant, un espace demeure.
Le
guichet des visites reste ouvert pour un sourire, un regard au
prisonnier des mots.
Yan-Eric de
Frayssinet
|
|
|
|
Il ne fait pas bon
être bègue sur nos antennes télévisuelles. Les
émissions contraintes par l’audimat en sont les
meilleurs exemples. Il faut du sensationnel, de
l’extraordinaire, du show qui décoiffe, sous peine de
n’intéresser personne. Les reportages qui
privilégient l’extrême et négligent le
rationnel nous en apportent la preuve.
|
Il
me souvient d’une émission il y a quelques années
sur la méthode Impocco (méthode de lutte contre le
bégaiement, qui impose à la personne bègue des
contractions musculaires intempestives des bras afin de rythmer le
flot de parole.) À cette époque, je ne connaissais
pas l’Association Parole Bégaiement
(http://www.parolbeg.info) il me semblait raisonnable
d’accepter la contraction du corps et la rythmique
imposée, comme moyens de guérison du
bégaiement.
C’était il y a
longtemps.
Aujourd’hui je me réveille à
nouveau, incrédule face à un autre reportage qui fait la
part belle au sensationnel.
J’ai visionné ce
cauchemar.
J’étais revenu au Moyen Age de ma
première vie, lorsque l’inquisiteur
« bégaiement » me soumettait à la
question, en forçant ma gorge et mon corps à la
contrainte d’une expression brutale. Il en était de
même, dans ce nouveau reportage qui fabriquait du sensationnel
sur la souffrance des bègues, en se faisant
l’interprète d’une méthode assassine qui
oblige la personne bègue à partir, en armes, à la
conquête d’une expression fuyante, les contraignant
à la rage et à la détermination d’un soldat en
campagne.
J’ai revu ces bégayages miraculeusement
chassés des gorges écorchées, et j’ai de
nouveau ressenti le poids du manteau carcéral se refermer sur
les pauvres victimes, les obligeant à contraindre leur
bégaiement dans le carcan psychotique d’un gourou
médiatique.
Alors aujourd’hui j’en ai
marre.
— Marre d’expliquer aux gogos
ignorants que la rédemption d’un bègue ne
s’obtient pas par la force.
— Marre de voir de jeunes gens qui en
chaussant les brodequins d’un autre, s’excluent sans
retour de leur propre expression.
— Marre d’en avoir
marre.
Alors vous lirez dans les textes qui suivent,
l’expression rageuse d’une pensée pronpt a
dégainer le verbe pour crier haut et fort que la facilité
d’un discours simpliste ne l’emportera plus sur la
raison d’espérer.
Y-E de
Frayssinet
|
|
|
|
Les inconvénients
de ne pouvoir parler sont notoires, mais il convient pour être
juste d'en signaler quelques avantages.
|
3 raisons de dire
OUI,
-
Les personnes bègues ont de l’humour,
ils pratiquent le comique de
répétition.
-
Les
personnes bègues ont toujours raison, le silence est
l’expression des sages.
-
On peut toujours compter sur un bègue, il ne
sait pas dire non.
3 raisons (et parfois
plus) de dire NON,
-
Les personnes bègues vivent longtemps
célibataires, car ils n’osent pas parler
d’amour.
-
Les bègues ralentissent les réunions
professionnelles, quand on leur laisse le temps de
s’exprimer.
-
Les bègues sont radins; ils sont tellement
attachés à leurs phrases, qu’ils refusent de les
dépenser en public.
-
Les bègues sont des terroristes; ils
retiennent sans condition les mots dans leur palais et les
exécutent ensuite sans ménagement.
Yan-Eric de Frayssinet
|
|
|
|
Télévision,
mon amour, tu n'es pas la seule à chahuter l'humour
bègue.
|
La
réaction des personnes bègues face à l’image
que leur renvoie une blague, une imitation une publicité avec
un bègue, est toujours très mal vécue par ceux qui
souffrent de ce handicap. Généralement, ces mises en
scène sont faites par des personnes non bègues qui se
mêlent de ce qui ne les regarde pas, car les bègues ont
une chasse gardée : celle de la répétition des
syllabes.
Que
personne ne vienne chasser sur nos terres.
J’en veux pour preuve l’émotion
qu’a provoquée au cours d'une discussion
animée l’évocation de la publicité
de Chronopost qui met en scène une personne
bègue.
C’est l’histoire d’un paquet qui
doit impérativement arriver à destination avant une
certaine heure. Une succession de personnages invectivent le
coursier de la phrase «faut que ça arrive avant telle
heure, SINON… » (sous entendus, tu risques gros).
La chaîne des invectiveurs passe par un bègue qui
n’arrive pas à prononcer la totalité de la
phrase.
Là il faut faire une pause et analyser le
spot. Pour mettre en scène une personne dont la
caractéristique est de bégayer, il faut la faire parler.
Car mettre en scène une personne qui ne parle pas c’est
mettre en scène une personne quelconque. Si la personne mise
en scène ne parle pas, il est impossible au
téléspectateur d’identifier un bègue,
puisqu’il ne parle pas, alors que la principale
caractéristique d’un bègue immédiatement
identifiable se manifeste quand il ouvre la bouche. Bref, faites
parler un bègue et on saura qu’il est bègue.
Faites-le taire et il redevient une personne
normale.
Bien
nous sommes donc d’accord sur la nécessité de lui
faire ouvrir la bouche afin qu’il prononce une phrase, et pas
n’importe qu’elle phrase. Je vous rappelle que nous ne
disposons que de 20 secondes pour faire parler une idée dans
un spot publicitaire dans lequel participe un bègue. Il va
falloir être bref. La phrase sera donc courte, car il risque
d’y avoir des redites.
Justement, la phrase que prononce le bègue
est la même que celle que prononcent les autres personnes du
spot et je trouve que le bègue s’en sort très bien,
car même sans avoir été jusqu’au bout de son
texte le téléspectateur a parfaitement compris que le
livreur de chez Chronopost avait intérêt à filer
doux s’il ne voulait pas avoir de problème pour sa
santé. Le bègue est au même niveau que les autres
personnages, car tous se font comprendre de façon
identique.
Peut-être un bémol à mon
enthousiasme, car le bègue est accompagné d’un
âne, animal qui, comme chacun sait, ne brille pas par la
qualité de son élocution.
Le
bégaiement est un sujet que l’on ne peut évoquer de
façon anodine, tant le malaise provoqué est important.
Une imitation sous entend la moquerie toujours déplacée.
C’est ce que nous ressentons nous autres les
bègues.
Bien
sûr je suis de ceux-là, et l’évocation du
bégaiement par quelqu’un d’autre qu’un
bègue fait souffrir mon ego. Même l’imitation
courtoise provoque ce malaise. En fait, toute allusion à ce
handicap me renvoie vers ma propre souffrance.
Là voilà la vérité, je
n’ose pas me regarder dans un miroir de peur de me salir de
ma propre honte. Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises
représentations d’un bègue bégayant. Il
n’y a que l’image que l’on ressent à travers
sa souffrance :
— cela fait rire, mais cela vaut mieux que
de faire pleurer.
— cela nuit à l’image du
bègue, mais cela vaut mieux que de
l’ignorer.
— cela nous dévalorise, mais qui peut
prétendre donner une autre image que celle qu’il cultive
lui même ?
Les
autres nous renvoient l’exacte vérité de ce que
nous sommes, mais nous ne le supportons pas, car cela est dur de se
voir tel que l’on est.
Il
est douloureux pour nous de recevoir avec l'énergie cathodique
notre propre image sur des ondes pas très cool, alors
même que nous souhaitons nous cacher au monde. Cette
ouverture, cette brèche dans notre souffrance offerte à
l’heure de grande écoute aux millions de
téléspectateurs est une blessure à notre
intimité, difficile à accepter.
Pourtant si nous voulons sortir de notre isolement
il faut bien que nous parlions, ou que des acteurs le fassent pour
nous. Notre cœur n’est pas offert en pâture à
la dérision, simplement nous ouvrons notre image à la
communication celle-là même qui nous fait tant
défaut.
Prendre le risque de faire rire ou
d’être incompris est la première étape
d’un dialogue. A nous de le poursuivre pour témoigner de
notre existence et faire qu'autrui rit de notre image sans
écorcher notre âme.
Yan-Eric de
Frayssinet
|
|
|
|
Le bègue a perdu
la raison.
Il ne sait plus se
qu'il écrit et entend des voix qui le mal
conseillent.
|
Y’ en a qui disent
qu’il y a un légume dans mon
cerveau,
Faut pas écouter ce que
dit le chef cuistot.
Y’ en a qui disent
qu’il n’y a plus de sang dans mon
corps,
Faut pas croire ce que dit
le vampire.
Y’ en a qui disent
qu’il y a du mou dans ma poitrine
Faut pas nourrir le chat qui
miaule.
Y’ en a qui disent que
j’ai pas de chaussures aux pieds,
Ce n’est pas de ma
faute si j’ai perdu mes gants.
Y’ en a qui disent que
dans ma bouche y’a du hachis de mots,
Et d’autres qui disent
que je ne sais pas parler,
Ceux-là font souffrir
mon cœur,
Casser mes
pieds,
Fuir le
chat,
Saigner le
vampire,
Vomir le chef
cuistot.
Et moi je
dis :
« c’est
celui qui dit qui y’ est »
Yan-Eric de Frayssinet
|
|
|
|
Le choc des
mots,
le pouvoir de
dire,
la raison d'un
drame.
|
— Trouvée en état de choc, taille
moyenne, du genre féminin et d’expression
Française. Pression temporelle maximum, gamma volubile à
-110, dysphasie de la tension émotionnelle, hémorragie
linguistique abondante, réponse aléatoire au test de
redondance verbale. Syndrome du désordre de
répétition. Tension à 0.
— Amenez-la au bloc, il faut tenter
l’opération d’urgence. Donnez-moi la trousse pour
traumatisée orale et augmentez le volume de fluence. Vite,
nous sommes en train de la perdre
— Comment est-ce
arrivé ?
— C’est un excès de vitesse de la
glotte. La patiente a dérapé sur un mouvement syllabique
incontrôlé qui a projeté le véhicule
respiratoire contre le mur du son. Le choc a été
très rude et le corps verbal s’est disloqué en
sortie de chicane buccale. Elle a perdu l’équilibre au
bord des lèvres et a chuté dans le mépris
social.
— Passez-lui une sonde grammaticale entre
les deux voyelles et commentez- moi sa réponse au tiret
sécant.
— Quel est son
nom ?
— C’est un nom
commun.
— Comment
s’écrit-il ?
— Impossible de savoir je ne retrouve pas
les lettres dans le bon ordre, elles sont brisées et
mélangées.
— Faites votre possible il faut remplir le
formulaire.
— «… ». Vous
m’entendez ? Faites un effort
épelez-vous !
— Pas de réaction, elle ne répond
pas,
— Y a-t-il des traces de
violences ?
— Oui ils s’y sont mis à
plusieurs, je pense que c’est une
tournante.
— Vous voulez dire un viol
répété ? C’est
horrible !
— Non pas exactement, je pense à une
séance de présentation au cours d’une réunion,
vous savez le genre « Je m’appelle machin, je viens
de truc et je vais ailleurs ». Je crois qu’ils ont
voulu lui extraire des renseignements trop personnels et elle
s’est plantée.
— Ha ! Quelque chose qui cloche dans
son état d’expression.
— Oui c’est à peu près cela.
Un choc émotionnel violent qui a entraîné une perte
de contrôle labial sous la pression
d’autrui.
— C’est dur.
— Oui ça a
l’air.
— Vite nous sommes en train de la perdre.
Elle fibrille, passez-moi les électrodes, charge à 200,
dégagez on la choque.
— Rien !
— Charge à 300, attention...
choc.
— Toujours rien ! courbe à
zéro.
— Faites un massage glottique et mettez-lui
le masque.
— Apportez-moi un culot lexical et une sonde
de transfert syntaxique.
— Trop tard, elle a chu.
— Pauvre tendron, si jeune, prête
à l’envol et sitôt
fracturé.
— Heure du décès :
10H15.
— Qui annonce la mort au
narrateur ?
— J’y vais.
— Dites-lui de faire plus attention,
c’est la troisième phrase qu’il nous met sur le
carreau en moins d’une heure.
Yan-Eric de
Frayssinet
|
|
|
|
La mort de l'âme
pire que la déchirure du corps ?
Afin de témoigner
de la détresse que procure le bégaiement, je publie un
échange de E- mails entre le Docteur Moussa Dao et
moi-même au sujet du double
handicap.
|
Courriel du 15
juin.
Je viens de recevoir votre
texte. Votre témoignage me fait penser à quelqu'un que
j’ai connu dans une séance contre le bégaiement. Il
était en fauteuil roulant. Il bougeait avec difficulté
sur ses cannes lorsqu'il arrivait à se lever. Je lui ai
posé la question suivante, devant mes camarades effarés
par mon audace : « Lequel de vos deux handicaps
vivez-vous le plus mal » ? Inconsciemment, nous nous
attendions à ce qu'il nous dise que c'était le fait de ne
pouvoir marcher qui le perturbait le plus. Et bien, tout comme,
vous il nous fit la même réponse. La douleur que procure
le déni du bégaiement est supérieure à la
douleur physique.
Nous l'avons
compris.
Y-E de
Frayssinet
Réponse du 17
juin.
Merci pour votre
commentaire. Je suis ravi que mon texte vous ait plus. Je fus
abasourdi par votre récit concernant la personne infirme. Je
pensais très souvent que j’étais peut-être
dans le monde la seule personne à la fois bègue et
infirme. Comme s'il avait été écrit quelque part que
deux handicaps ne pouvaient pas cohabiter. Juste après ma
thèse, j'échouai à un concours de recrutement dans
une société pharmaceutique. Durant l'épreuve
écrite, j'eus l'une des meilleures notes, et après la
phase orale, à ma grande surprise on me déclara que
j'avais échoué. Plus tard un de mes camarades qui
est en fonction dans cette entreprise me raconta que du fait que je
sois à la fois bègue et infirme fut la cause de mon
échec.
Dr Moussa Dao
|
|
|
|
Le giromon est le nom
local (Guadeloupe) de la citrouille.
Traduction du proverbe
créole : « le couteau sait ce qu'il y a au
coeur du giromon.»
Ce proverbe signifie
que l'on peut porter en soi des émotions imperceptibles par
les autres.
J'ai trouvé que ce
proverbe correspondait bien à la souffrance intérieure
des personnes bègues.
Souffrance dont il est
si difficile de parler.
Le dessin a
été gracieusement réalisé par Norman
Letourneur.
Suzy Romney
|
|
|
|
|
|
|
|